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5 questions essentielles pour la filière

Ce sont celles entraînées par le site Superfront et son magasin éphémère à Paris qui proposent le remplacement des façades des cuisines Ikea, comme relaté dans notre article du 1er octobre. Voici les réponses.

 

Donner une deuxième vie aux meubles de cuisine tuera-t-il dans l’œuf leur première ? Cette façon de vendre des cuisines concernera-t-il d’autres enseignes et d’autres fabricants de cuisines intégrées qui, dès lors, ne le seraient plus vraiment, car ne concevant plus d’ensembles sur mesure devant « s’intégrer » dans des pièces aux dimensions variables ?

Cette double question révèle l’inquiétude à la fois la plus forte et la plus sourde des acteurs de la filière de la cuisine. Car si sa réponse était positive dans sa forme, elle signifierait dans son fond un état des lieux terriblement négatif, tant pour les industriels que pour les distributeurs dont l’activité se réduirait respectivement à la fabrication et à la vente de façades. Les premiers subiraient alors la concurrence directe des fabricants de façades existants, voire plus largement de panneaux qui auraient peu de changements à apporter à leurs lignes de production pour capter un marché attractif (or, quand les fournisseurs investissent le marché de leurs clients naturels, on assite à des déséquilibres sectoriels). Les distributeurs deviendraient quant à eux des conseillers en décoration, argumentant sur telle couleur et tel revêtement de façades, critères que pourront également définir d’autres types de commerce (généralistes en ameublement, GSB, boutiques de déco), voire dont les consommateurs pourraient se faire juges, pour acheter leurs portes sur des sites Internet spécialisés ou non. Que l’on se rassure : ce scénario de catastrophe ne devrait pas se produire, pour au moins   deux raisons. L’idée de proposer le seul remplacement de façades pour offrir une rénovation esthétique

et économique des cuisines n’est pas inédite, revenant plus ou moins discrètement tous les 5 ou 7 ans. Or, de la même manière qu’en évolution biologique, la fonction crée l’organe, en évolution des marchés, les idées pertinentes comblant un besoin trouvent toujours leur développement commercial. De fait, après 6 ans d’existence, Superfront n’a réalisé « que » 5 millions d’euros de chiffre d’affaires, soit une part marginale des plus de dix milliards du marché européen. Certes, comme nous l’écrivions la semaine dernière, le passé a aussi montré que des marchés se sont développés pleinement une fois que les conditions de leur maturité étaient réunies. Mais - et c’est ici que réside la 2ème raison atténuant les craintes – ce contexte favorable ne s’exprime pas dans le marché actuel de la cuisine qui connait en France une croissance soutenue depuis plusieurs années (la meilleure de l’équipement du foyer) et qui, de plus, compte une offre suffisamment variée en termes de créneaux de distribution (les enseignes généralistes complétant même leurs prestations à l’instar des cuisinistes, plutôt que de les simplifier), de segments de gamme (voire de produits, en dépit d’une certaine homogénéisation au profit du style contemporain européen). Pourquoi dès lors les consommateurs se contenteraient-ils de changer seulement les façades de leur cuisine, quand ils peuvent aussi bénéficier d’un renouvellement complet de leur ensemble intégré, permettant de se doter des derniers équipements fonctionnels (appareils ménagers, système de tiroirs et d’ouvertures de portes) dans une nouvelle configuration plus ergonomique des divers volumes, y compris plan de travail et îlot. Enfin - et cet argument ne doit pas être minoré car il a participé à la démocratisation puis à la maturité du marché de la cuisine intégrée - l’achat de façades de meubles seules perd le caractère statutaire (ou de rêve d’équipement domestique enfin réalisé) dont peuvent se réjouir les acquéreurs d’une cuisine intégrée.             

 

Alors que la cuisine équipée prend un nouvel essor dans le contract, la pose de caissons va-t-elle se développer comme une offre régulière dans les livraisons de logements neufs (maisons ou appartements), en proposant aux acquéreurs le choix plus facile des seules façades ?

Cette évolution est envisageable parce qu’elle ne viendrait pas contrarier le marché actuel des cuisines vendues aux particuliers déjà installés, qu’ils aient ou non déjà une cuisine équipée, mais qu’elle s’inscrirait dans un marché du contract en phase de redéfinition et de redéploiement. Ainsi, comme en témoignent ceux interviewés sur notre magazine associé Culture Agencement, les constructeurs et promoteurs immobiliers réfléchissent à l’amélioration concurrentielle de la livraison de leurs logements clés en main, à laquelle la cuisine équipée (mais aussi le dressing) participe.                

Le métier de poseur sera-t-il appelé à disparaître ? Et avec lui les frais de pose et les marges afférant et légitimes qui permettent aux cuisinistes de gagner leur vie et de bien résister face aux grandes surfaces, en faisant valoir leurs compétences spécifiques ?     

Non, le métier de poseur ne disparaitra pas tant que le marché de la cuisine tel qu’il se développe aujourd’hui continuera d’exister, ce qu’on peut penser pour les motifs énoncés dans la première réponse ci-dessus. Il est significatif de constater qu’indépendamment de la vente de façades de cuisines telle que proposée par Superfront, le nombre de poseurs de cuisine qualifiés a diminué au cours des années 2000, en raison de la mutation intestine du secteur. En effet, constatant le caractère irrégulier de leurs ventes au fil des mois ou des semaines, et confrontés à une nouvelle concurrence se développant avec des cuisines en kit à monter soi-même (Ikea au premier chef, mais pas seulement), une part non négligeable de cuisinistes traditionnels ont décidé de ne plus avoir de poseur intégré dans leurs effectifs salariés. Leur raréfaction relative n’a fait que renforcer leur importance, leur conférant le statut de professionnels free-lance recherchés par les mêmes cuisinistes, mais aussi par des enseignes généralistes découvrant les vertus des prestations de pose.           

 

Le cas échéant, le métier de cuisiniste est-il lui-même appelé à disparaître ou, au contraire, va-t-il voir sa pertinence renforcée, les magasins indépendants consacrant leur savoir-faire à des consommateurs préférant la carte au menu ?

Disparaître, surement pas, toujours au regard de la première réponse ci-dessus. En revanche, on peut gager que si l’on assistait au développement même léger d’une formule réduite aux seules façades de meubles de cuisine pour leur rénovation, les cuisinistes auraient de bons atouts à faire valoir pour distinguer leurs compétences à satisfaire les besoins spécifiques de chaque client, proches de celles des architectes d’intérieur, et que d’autres n’auraient pas. Ou n’auraient plus.  

 

Jérôme Alberola

 



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